Elizabeth Czerczuk nous entraîne au travers d’une chorégraphie dantesque, au fin fond des enfers où une voix envoûtante, langoureuse, réveille les morts.
Nous sommes plongés dans un univers souterrain qui nous prend aux tripes, nous renvoie à notre désir d’immortalité, obsession de vouloir repeindre notre vie, réaliser nos rêves inassouvis, réécrire cette vie bien trop courte.
Un désespoir anime tous ces êtres qui transportent leurs souvenirs dans leurs valises, fardeaux qui leur collent à la peau, les enfermant dans des existences faites de déchirements, d’isolement, de misère dont ils ne peuvent se défaire. Fatalité qui les ramène inexorablement à leurs destins. Les soubresauts des corps sont vains, les cris de désespoir, les pleurs n’y font rien. Les petits pas de la machine infernale restreignent toutes velléités.
Spectacle dansant, grandiose, chaleureux, énergique, d’une grande sensibilité qui nous charme par son esthétique, ses couleurs. La catharsis opère, nous sommes séduits.
Mireille Verenies, Holybuzz.com, 7 octobre 2017
En sortant, on ne sait pas si on a assisté à une pièce, à un ballet, ou à une sorte d’opéra bizarroïde (peut-être tout cela à la fois), tant la dernière création de la Franco-Polonaise Elizabeth Czerczuk est passionnante et déroutante.
Dans la grande tradition du théâtre polonais, de Tadeusz Kantor et de Jerry Grotowski en particulier, Czerczuk se détourne des conventions théâtrales et privilégie l’expérimentation. Ici, on perd pied et on se laisse transporter par la musique (trois musiciens - violon, violoncelle, accordéon – sont dans un coin de la scène) comme le fait la vingtaine de créatures qui déboulent sur le plateau en pente.
Ce sont des morts-vivants. Ils arrivent d’un pas lent, la démarche crispée, mais se lancent ans des mouvements de danse, dont chaque geste est réglé au millimètre, comme la lumière. A leurs mains, des valises qui, une fois ouvertes laissent filer les souvenirs. Tel est le point de départ d’un voyage qui fait resurgir le passé.
Que se passe-t-il durant 1h45 ? La danse redonne vie à ces morts. Elle adoucit la rigidité des corps. Sauf pour ce petit bonhomme à barbichette et calvitie qui avance jusqu’à la fin comme une marionnette mécanique. Et elle prend dans son tourbillon des objets : des bagages d’abord, puis des chaises, que les excellents comédiens professionnels et ceux formés par Czerczuk (la distribution est essentiellement féminine) trimballent sur la tête, manipulent dans tous les sens, comme soudés à eux, et des tables d’écolier enfin, lors d’un retour à l’enfance, lorsque tous se mettent à réciter des poèmes appris en classe. « Sous le pont Mirabeau… » Du grotesque, de l’absurde, du macabre, ce poème visuel n’en manque pas.
Et, plus on regarde, plus on se sent regardé. De curieux personnages en pardessus noir, avec chapeau melon vissé sur la tête ou masque blanc, sont plantés derrière des fenêtres au fond du plateau. Ils suivent le spectacle et nous fixent par la même occasion. Ils s’amusent peut-être de cette étrange parade ou ne veulent rien rater du numéro de cette ballerine, ni des ‘embrasse-moi » qu’elle lance à la fin, numéro qui ne sera sans doute pas tout à fait le même à la prochaine représentation… Ce « requiem » inaugure le nouvel espace de la compagnie Théâtre Elizabeth Czerczuk (T.E.C), dans le XIIe arrondissement de Paris. Désormais, on sait où aller pour voir danser la Polonaise !
Mathieu Perez, Le Canard enchaîné, 11 octobre 2017
Elle conçoit des spectacles dans un registre qu'elle qualifie de "théâtre chorégraphique", aux antipodes du théâtre stanislavskien, qui s'apparentent au théâtre total par leur syncrétisme incluant le texte, la dramaturgie du corps, la danse et la musique.
Avec "Requiem pour les artistes", elle décline la conception de Tadeusz Kantor sur le théâtre métaphysique, un théâtre de réincarnation.
Elizabeth Czerczuk y reprend également à son compte les éléments kantoriens récurrents tels les valises, matérialisation des souvenirs et actes de la vie passée, les fenêtres et les bancs d'écolier, pour signer un spectacle, comme toujours, atypique et singulier dans une radicalité artistique dont elle est l'unique praticante.
Sur une musique répétitive lancinante de Sergio Gruz, dans un décor de Joseph Kruzel qui, avec que des éléments simples, pose un univers onirique d'une inquiétante étrangeté, celui de la chambre de la mémoire, et les costumes d'inspiration burtonienne de Joanna Sroka Jasko, les officiants, comédiens(nes) et danseuses de la troupe de la compagnie du Théâtre Elizabeth Czerczuk, interprètent des morts-vivants, pantins désarticulés et souffrants, hantés par les événements traumatiques du passé et emportés dans une transe cathartique, symbole de l'anamnèse, par leur âme errante.
Plus qu'un spectacle, une expérience esthétique et sensible.
froggydelight.com, octobre 2017
Théâtre Elizabeth Czerczuk
20 rue Marsoulan
75012 Paris
01 84 83 08 80/ 06 12 16 48 39
contact@theatreelizabethczerczuk.fr
